Soigner le monde 1 : Dire la vérité

Considérons que le monde est une vaste pièce en désordre, et que chaque interaction verbale humaine est un objet. Pour nettoyer ce monde, il n’y a pas de bon commencement, comme pour ranger une pièce, il n’y a pas de bon objet par lequel commencer.

Même si la vérité que l’on dit est un mensonge que l’on se dit à soi-même, cela n’a pas d’importance, car il s’agit de bâtir un monde avec la vérité comme référence, plutôt que des valeurs corrompues telles que l’altruisme ou la logique.

Se dire la vérité à soi-même, cela peut-être bénéfique, mais ce n’est pas par là qu’il faut commencer. Car à partir du moment où l’on commence à dire la vérité à l’autre, alors l’autre se sent lui aussi de vous dire la vérité, et n’hésitera pas à vous confronter dans votre faux-self.

Prenons un exemple très simple avec cette interaction verbale commune : Salut, ça va ?

Si vous répondez « Oui », par habitude, par conformisme, alors l’autre répondra forcément « Ça va » quand vous lui poserez la question en retour. Alors que si vous répondez la vérité, qui est bien souvent : « Non, en ce moment, je vis ceci, cela », alors à la question retour, vous aurez une réponse bien plus sincère. La prochaine interaction avec cette personne, si elle vous demande « Ça va » et que vous répondez un « Oui » que trahit votre visage abattu, l’autre sera bien plus à même de rétorquer « Ça n’a pas l’air d’aller vraiment ». Et vous, qui essayiez de vous mentir à vous-même, venez de lancer un engrenage de vérité, qui confronte vos mensonges.

Évidemment, cela ne va pas se passer toujours comme ça, mais si l’on prend l’habitude de dire des vérités, alors le monde va changer progressivement.

C’est ce principe qui a régit mes relations thérapeutiques avec les patients durant 4 années. Je n’étais pas « gentille » ou « maternelle » si je ne le sentais pas comme un élan véritable. Je pense qu’il n’y a rien de pire que faire croire à une personne que l’on va être son bon parent qui l’aime inconditionnellement. Je suis aussi complètement contre le fait d’instaurer une distance émotionnelle par principe. L’exemple de ce thérapeute est très éclairant : https://www.youtube.com/watch?v=Rkw_Dm9rdwo (Les commentaires en dessous de la vidéo sont de moi). Au début de la session le thérapeute constate la grande nervosité de Céline, qui se tord les mains, et dit « Une partie de moi est vraiment curieuse et aimerais savoir ce qui lui arrive ». Cette partie curieuse c’est la partie spontanée, la partie « vraie » de ce thérapeute. Tant pis pour Céline, qui recevra la théorie, et non la vérité.

Il m’est arrivé par exemple de m’énerver contre un patient, puis de m’excuser et de lui expliquer ce qui s’était passé, que cela avait rapport avec mon propre vécu. Notamment un homme qui, lorsque je lui posais une question, répondait, puis quand je lui posais une seconde question en rapport avec la première, ne voyait pas du tout de quoi je parlais, comme si la conversation venait de commencer. Plusieurs séances ont eu raison de ma sérénité, mais cela avait rapport avec moi n’arrivant pas à sortir du ventre de ma mère : je sentais qu’elle poussait et soudain s’arrêtait et revenait en arrière. J’ai vécu cela aussi lorsqu’on marche dans la rue et qu’on s’arrête pour regarder quelque chose, un prodigieux agacement survenait en moi de ne pas « continuer sur la lancée ».

À ce régime de vérité, que préconise d’ailleurs Sandor Ferenczi dans Confusion de langue entre les adultes et l’enfant ou encore d’autres écrits de sa fin de carrière (et de vie), les patients commencent à se sentir totalement libres de dire ce qui leur passent par la tête. Cela ne sera pas toujours facile, ni même agréable, mais peu à peu, les personnes découvrent un monde jusqu’alors totalement caché, de vérité, de lucidité et de réalisation du vrai Soi.

Encore avant-hier, à une personne que je venais de rencontrer et qui me demandait « Et sinon, tu sors, tu aimes faire la fête ? » , je répondis « Non, pas vraiment. Je suis plus à rester chez moi. » Ce qui, dans notre société de consommation, peut être jugé et mal considéré (Pauvre fille, qui ne fait rien de sa vie, etc). Alors cet homme a respiré profondément, soulagé : « Moi non plus ! Mais je culpabilise beaucoup de rester chez moi. » Voilà comment dire la vérité peut aussi engendrer le soulagement, et l’arrêt total de ce mensonge permanent de vie géniale, cette compétition à la réussite sociale, et la création d’un lien plus vrai que ce combat de coqs, à celui qui passera les samedis soirs les plus fantastiques.

Mais si cette personne m’avait répondu « T’es dépressive ou quoi ? » J’aurais répondu tout aussi sincèrement : « Je ne le qualifierais pas comme ça, mais il est possible que ma solitude soit la conséquence de traumatismes. Je préfère me confronter à mes émotions plutôt que me divertir et oublier, m’oublier en fait. »

Actuellement, le fait de ne pas dire la vérité, engendre des phénomènes terribles :

  • Ne pas se mêler des affaires des autres, empêchant la dénonciation de maltraitances.
  • Les crimes cachés, détournements de fond, sociétés secrètes…
  • La dissociation, la schizophrénie : le parent dit une chose et fait le contraire
  • Le totalitarisme : faire confiance à une entité supérieure qui fait croire qu’elle agit pour notre bien

Je vais prendre l’exemple de la pédophilie, qui est le sujet parfait pour démontrer ce que je veux expliquer : (Je m’excuse par avance auprès des personnes qui ne supportent pas le terme, disant « qu’ils n’aiment pas les enfants », et c’est vrai, mais je ne connais pas d’autre terme pour quelqu’un qui n’est pas passé à l’acte et donc n’est pas criminel.)

Une personne a des désirs pédophiles. Elle a deux possibilités qui s’offrent à elles : elle peut dire la vérité et se confronter à des personnes qui lui conseilleront de se soigner, ou encore des personnes qui pourront lui demander ce qu’elle a subi elle-même pour avoir ce genre de désirs. L’autre est de le cacher, et de finir par rejoindre un groupe de personnes qui se cachent comme elle, mais qui prétendent être tout à fait sains d’avoir ce genre de désirs, c’est le même système qu’une secte. Si un groupe, une société, valide sa névrose, tout en lui conseillant de garder le secret sur ses pratiques, la personne se retrouve piégée avec sa pathologie, trompée par le confort formidable que procure la compréhension de l’autre (en réalité la complaisance).

C’est ainsi que notre société de mensonge provoque des réseaux pédocriminels, mais aussi des comportements punitifs tels que la prison, voire la peine de mort. Car la société ne veut pas voir que ce problème si répandu doit venir de quelque part et préfère continuer de faire croire qu’elle gère ces déviances, et protège ses membres.

Hors si tout le monde pouvait dire la vérité de sa névrose, de ses traumatismes et être accueilli par une solution, le monde commencerait à soigner les personnes au lieu de les condamner et perpétuer ainsi le mensonge.

Je ne parle pas de complaisance, ni de validation de crimes. Mais jusqu’à nouvel ordre, une personne qui ressent des désirs pour des enfants et en souffre aura bien plus de chance de trouver une porte de sortie dans des forums de gens « comme lui », que de personnes ouvertes à entendre sa souffrance. J’ai même entendu parler de psys qui refusaient de soigner les pédophiles. (Je ne parle pas de pédocriminels qui sont passés à l’acte).

Condamner un crime, n’est pas la même chose que rechercher la source du problème.

Si Hitler avait pu dire ce qu’il avait vraiment vécu enfant, comme par exemple, le fait que son grand-père était juif, que sa tante handicapée lui faisait peur, ou encore sa rage de n’avoir pas été accepté aux Beaux-arts, le peuple allemand aurait moins fait confiance à ses théories sur les juifs, les handicapés et l’art.

Dans le drame de l’enfant doué, Alice Miller cite le témoignage anonyme d’une femme dans un journal, sur les douleurs de la maternité et de l’allaitement. Cette mère osait avouer qu’elle souffrait terriblement de sa maternité, et si chaque mère au lieu d’être forcée à être une bonne mère, pouvait dire ouvertement aux sages-femmes la vérité sur leurs sentiments d’aversion, on pourrait alors les prendre en charge, au lieu que se déroule dans le secret cette terrible tragédie du mensonge, de la souffrance d’un bébé qui ne peut comprendre pourquoi sa mère, sensée l’aimer et le couvrir de tendresse, ne le regarde jamais et se désintéresse complètement de ses maux. Sans compter la maltraitance physique qui va souvent découler de cette aversion.

Dans son « Livre du Ça » Groddeck confie sa véritable motivation à devenir médecin : sa haine pour sa soeur, ainsi que son sentiment de culpabilité à faire souffrir l’autre. Cela replace le vénéré médecin et son soi-disant altruisme à une place plus humaine !

Si chacun pouvait dire sa solitude, ses souffrances, ses véritables intentions, ses goûts, ses désirs…Le monde ne serait pas guéri du jour au lendemain, mais au moins pourrait-on commencer à soigner les maux en toute connaissance de cause, au lieu de spéculer et de théoriser. Cela serait une véritable avancée scientifique.

Mais si l’on est terrifié par cette expérience de vérité à l’autre, on peut déjà travailler sur soi, essayer de s’avouer à soi-même les raisons profondes de nos agissements, et se défaire progressivement de cette peur d’être un « mauvais humain » ou un « humain défectueux », et chercher des solutions, voire même de ressentir en soi, directement, la résolution.

 

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