Le sentiment du Soi : la parabole du prisonnier

Se rencontrer soi-même est une expérience hors du commun. Une véritable réintégration, un rassemblement de la psyché. C’est un peu l’ouverture sur un chemin qui promet une aventure extraordinaire, une possibilité de joie jamais connue auparavant.

Mais comment savoir si vous possèdez le sentiment du Soi ?

Il y a eu une telle différence entre le jour où je l’ai récupéré et la vie d’avant, qu’il n’y avait plus aucun doute pour moi. Je me sentais « reconnectée ». Pourtant, j’aimerais beaucoup, et je ne sais pas si cela pourra aider, vous apporter une réponse à cette question. Je ne sais pas si cela pourra vous aider dans la mesure où savoir ce qu’est ce sentiment ne vous le procurera pas instantanément, et la frustration pourra être grande.

Mais du moins, si cela fait des années que vous vous perdez dans la jungle des thérapies, que vous lisez sans relâche pour résoudre enfin le mystère de votre dépression, sentiment de mal-être, dédoublement de vous-même, ou quelle que soit la façon dont vous l’appelez, alors cette explication pourra au moins vous dire dans quelle direction il ne faut pas chercher.

Il vaut mieux savoir qu’on est pas au bon endroit, pour pouvoir continuer de chercher, au lieu de se persuader qu’on a enfin trouvé, tandis que notre petite voix intérieure murmure : « non ce n’est pas encore cela le bonheur ».

Je dirais que posséder le sentiment de Soi, est avant tout un sentiment de LIBERTÉ.

Le sentiment de liberté est extraordinaire. Il ne correspond en rien au sentiment de bien-être et de confort, il peut même être déroutant, effrayant, mais il est passionnant.

Il est ce sentiment magnifique d’avoir LE DROIT. Une route, un chemin s’ouvre devant vous : le vôtre. Une possibilité d’évoluer qui part enfin de vous et non de la pensée ou de la volonté d’une autre personne.

                                

J’ai choisi de vous décrire de ce sentiment en vous racontant une petite histoire :

Imaginez-vous Jacques, un homme innocent, emprisonné à perpétuité par suite d’une enquête bâclée, et d’une grave erreur judiciaire, qui passe vingt ans de détention, en espérant chaque matin que son avocat va enfin rétablir la vérité, ou que ses multiples courriers aux administrations vont enfin faire comprendre aux juges l’erreur qu’ils ont commise.

Chaque jour, docile, il espère une remise de peine pour son comportement exemplaire. Il évite les embrouilles, fréquente les bonnes personnes, passe des diplômes, subit des brimades en serrant les dents.

Chaque soir, il prie. Dieu, une entité supérieure, et même, il devient bouddhiste et se persuade que la voie du milieu lui permettra de supporter l’existence. Il se découvre une passion pour les arts martiaux, la musique, l’écriture.

Finalement, il développe des amitiés au sein de la prison, et finit par penser des choses comme « la nourriture s’est améliorée depuis qu’on a un nouveau cuisinier » ou « faudrait que j’essaie de me dégoter un smartphone pour aller sur le web ».

Un après-midi d’octobre, un gardien vient le trouver. Il a besoin d’un prisonnier de confiance pour l’accompagner dans une vieille maison au milieu des bois, afin de récupérer du matériel pour l’atelier de bricolage. Il est évidemment choisi pour son comportement sans fautes, et les voilà tous deux partis sur la route.

Dans la vieille maison, est-ce l’odeur de bois humide, ou peut-être le sol qui craque, si différent des sols bétonnés de la prison, ou encore le détachement du gardien qui semble affairé à dénicher des planches en bon état, et ne le surveille pas. Est-ce le soleil d’automne déclinant qui embrase la forêt et jette des éclats jaunes et rouges sur les murs décrépis ? Jacques se laisse un peu rêver. Il lit les inscriptions laissées par des squatteurs sur un mur : « Mieux vaux mourir comme un homme que vivre comme un chien. »

Cette phrase agit sur lui comme un coup de fouet. Tout son cerveau semble secoué par une vague de stupeur bienfaisante.

Il passe sa tête par une fenêtre donnant sur l’arrière-cour, un ancien jardin envahi de ronces encadre un vieux sentier qui s’enfonce au loin dans la forêt.

Il entend le gardien siffler au loin qui pisse sûrement contre un arbre.

Il a quelques secondes pour se décider. Doit-il rentrer à la prison, retrouver ses repas chauds, son lit, la droiture, le combat quotidien avec les administrations, l’espoir renouvelé sans cesse de sortir, d’être sorti légalement ?

Et soudain il réalise qu’il ne sortira jamais, et qu’il a déjà perdu vingt ans de sa vie. Que pourrait-il lui arriver de pire ? Être de nouveau enfermé ?

Il s’élance sur le chemin, sans se demander où il pourra passer la nuit, ni ce qu’il mangera le soir, il a décidé d’être libre.

Il court. C’est si facile. Pourquoi la vie complique-t’elle tout ? Pourquoi n’a t-on pas le droit d’aller et de venir comme on le souhaite ? La terre n’appartient-elle pas à tous les êtres vivants ? Il songe à la mort qui surviendra un jour, quelles que soient les décisions qu’il prendra et que s’il meurt demain, il aura au moins fait une fois dans sa vie quelque chose qu’il a choisi lui-même. Et qu’il assumera les conséquences de cet acte. Si on le retrouve, il paiera sa fuite par une incarcération encore plus dure, une perte de confiance des gardiens, de nouvelles épreuves à affronter administrativement.

Ce n’est pas grave. Il est prêt. Et il va se battre pour ne plus jamais retourner la bas. Il a peur, mais il ressent la joie incroyable d’être en vie dans ce monde, juste pour avoir eu le droit, la liberté de braver l’interdit, la loi, qui l’a injustement accusé et condamné.

Puis que les autorités ne lui offrent pas le sort qu’il mérite, il va se l’offrir à lui-même. « Je suis innocent et je mérite d’être libre ». Et cette phrase semble si juste et si vraie.

Il rit de sa faim qui le torture, parce qu’il est tellement merveilleux d’avoir faim en étant libre. « JE a faim, pense-t’il. Et je me nourrirai en cherchant ma nourriture moi-même, non en me faisant servir dans un plateau. »

Il a froid, mais en même temps, il a chaud dans le coeur. Le froid du dehors et magnifique à côté du chauffage de la prison.

Il est seul et perdu. Mais il est libre !

                                         

Voilà à quoi peut ressembler le sentiment de reconnexion du Soi.

Parce que le faux-self est une prison confortable, vous ne voudrez peut-être jamais en sortir. Et je vous comprendrai. Depuis que je suis sortie, je passe de nombreuses nuits dans le froid, je suis souvent perdue, et seule.

Mais pour rien au monde je ne reviendrais à ma vie d’avant.

Voici la phrase coup de fouet qui m’a sauvée (mais peut-être ne sera-t’elle pas la vôtre) :

Un adulte ne peut vivre ses sentiments que si, enfant, il a eu des parents, ou des substituts parentaux, attentifs à ses besoins. Comme l’individu maltraité dans son enfance n’a pas connu cela, il ne peut se laisser surprendre par des sentiments, car seuls trouvent accès en lui des sentiments que la censure intérieure, successeur des parents, autorise et approuve. La dépression, le vide intérieur sont le prix à payer pour ce contrôle. Le vrai Soi ne peut pas communiquer parce qu’il ne s’est pas développé, étant resté à l’état inconscient, enfermé dans une prison intérieure. La fréquentation des geôliers ne favorise pas l’épanouissement. C’est seulement après la libération que le Soi commence à s’exprimer, à croître et à développer sa créativité. Et là où autrefois n’existaient que ce vide redouté ou d’angoissants fantasmes de grandeur, surgit un jaillissement de vie, d’une richesse inattendue. Ce n’est pas un retour chez soi – car on n’en a jamais eu. C’est trouver son chez-soi. (Alice Miller, le drame de l’enfant doué).

Je recommande aussi la lecture de La libération de Prométhée, dans le recueil « La bataille » de Heiner Muller, dans lequel Héraclès vient libérer Prométhée enchaîné 3000 ans à son rocher, et la réaction de celui-ci est non seulement très réaliste, mais aussi hilarante.

6 Comments

  1. Bonjour Sophie !
    J’ai découvert ce sentiment en juin dernier 😉 et depuis, il ne m’a jamais quitté ! Je suis bien souvent paumée mais bel et bien EN VIE !
    Et moi aussi, pour rien au monde, je ne reviendrai à ma vie d’avant : emmitouflée dans un plaid illusoirement douillet mais véritablement truffé de puces qui piquent !
    Hâte de lire d’autres articles !
    Bonne soirée !
    Madelone Smith

  2. Françoise Fréhel

    Oui se trouver soi-même est ce qui peut arriver de plus important. Mais cela ne se fait pas simplement par la volonté. Du moins dans certains cas, une thérapie est nécessaire pour mettre au jour tout le mal subi et refoulé. C’est ce que je voudrais expliquer dans mon prochain livre. Mais c’est difficile de franchir le pas, de sortir du silence imposé et intégré. On se sent un peu comme un homard qui n’a plus de carapace! Et puis est-ce bien nécessaire? Est-ce que chacun ne doit pas faire son chemine seul? Je ne sais pas…

    • Sophie

      Françoise, ton message était passé dans mes spams je ne sais pas pourquoi. Donc désolée pour la publication et réponse tardive. Une thérapie est nécessaire, c’est certain. Mais si l’on ne trouve pas de thérapeute qui soit vraiment bien (en France, je n’en ai trouvé aucun), c’est mieux de le faire seul à mon avis. On ne fait jamais son chemin vraiment seul, mais compter sur quelqu’un entièrement pour se soigner, si cette personne est manipulante, c’est une catastrophe.

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