Émotions et refoulement

 

Les émotions nous permettent de répondre de façon adéquate à notre environnement. Elles sont là pour nous indiquer si nous sommes en sécurité ou en danger ou indiquer à notre entourage nos besoins, et ce à divers niveaux de complexité.

Par exemple la peur est une émotion simple nous indiquant qu’un événement ou un individu constitue une menace potentielle. Le dégoût nous indiquera que l’aliment n’est pas optimal pour notre corps. La tristesse sert à avertir l’entourage de notre besoin de soutien par l’expression faciale, les larmes et les hormones qu’elles contiennent. Il s’agit d’un système d’alarme d’une grande finesse et précision, c’est pourquoi elles constituent la fonction de notre corps en laquelle nous devrions avoir entièrement confiance.

Mais les êtres humains ont développé depuis la sédentarisation, un système de sauvegarde de la culture avant celle de leur propre corps, et c’est ainsi que l’éducation est entrée en conflit avec les émotions. La culture contre la nature. Ce conflit intérieur se répercute dans les relations et nos sociétés humaines connaissent la façon la plus malsaine de se développer : le dressage pour la sauvegarde de traditions violentes. Il y a bien longtemps que les Hommes ne savent plus pourquoi ils agissent de cette façon. Ils ne font que reproduire ce qui leur a été appris, par le jeu cruel de la trahison de l’âme sur le corps.

A cause de cela, les enfants connaissent un grand nombre de traumatismes qu’ils doivent refouler. Ils ne doivent ni exprimer leur colère face à un système éducatif injuste, ni se montrer triste. Ils vivent de cette façon la plus grande des trahisons, celle que l’Homme fait à la nature. L’enfant vient au monde avec une connaissance innée et spontanée de ses besoins. Il sait exactement ce qu’il doit manger et à quelle moment. Il sait pleurer pour alerter ses parents de ses manques et besoins. Il découvre très tôt le sentiment de colère et de frustration lié aux réponses inadéquates de sa mère embrigadée par les directives cruelles des pédiatres et psychologues de la littérature post-natale, ou de sa propre famille ou belle-famille. La nature prévoit un lait hautement nutritif et qualitatif, chargé d’hormones d’attachement telles que l’ocytocine et de bonnes bactéries pour le fonctionnement des intestins, et ceci gratuitement, directement issu du mamelon de la mère. Cet allaitement permet non seulement ces apports biologiques, mais aussi émotionnels, puisque la mère en le faisant peut mieux ressentir les besoins de son enfant, par l’échange de regards et cette fameuse ocytocine (bonding). Mais la société crée des laits stérilisés et des biberons à tétines réglables, une aberration que le bébé ressent vivement, mais ne peut comprendre. Il ressent que son besoin n’est pas comblé, mais s’il n’a jamais pu expérimenter la tétée directement au sein de la productrice, il ne saura pas ce dont il a besoin et se sentira lui-même comme inadapté.

Pour vous donner une idée de ce sentiment, il vous suffit de vous rappeler une expérience que vous avez forcément connu dans votre passé. Vous êtes dans une école, une formation, une nouveau job, une colonie de vacances ou n’importe quel groupe dans lequel vous êtes « censé » correspondre. Et voilà qu’on vous demande de faire une chose que vous ne savez pas faire. En séance d’éducation physique : grimper à la corde. Dans un nouveau poste : aller dans le bureau de Mr Chinchard alors que vous ignorez où il se trouve. Dans une école primaire : colorier sans dépasser. Mais dans toutes ces situations, le comportement de la personne qui vous a demandé d’effectuer la tâche sera le mépris, la colère, la moquerie face à votre incompétence. La honte vous envahit et vous vous sentez « inadapté ». Alors qu’en toute logique, on ne peut savoir faire quelque chose que l’on ignore, le comportement de la personne devrait être de l’ordre de la compréhension. Mais la propre histoire de cette personne et la réponse de sa propre mère à ses besoins se retrouve ici reproduite et vous connaissez à ce moment-là un déclencheur d’un ancien sentiment refoulé alors que vous étiez bébé. Au lieu d’être choqué et surpris de cette attitude, vous vous remettez en question et vivez de la honte.

Le nourrisson ne sait pas que sa mère n’a pas le comportement adéquat à dessein. Il ne peut concevoir que la personne de qui est supposée dépendre sa survie agit de la sorte par éducation. Au début, il tentera de pleurer mieux, plus fort, plus strident, plus longtemps, car il se supposera peu performant dans son attitude à demander. Voilà comment fonctionne le corps d’un petit enfant. Il ne peut pas comprendre que son parent l’a entendu et compris, mais ne veut pas lui répondre. Il pense qu’il n’a pas été compris.
Observez les enfants autour de vous, vos propres enfants si vous en avez. Ils diront « Maman », inlassablement, de plus en plus fort, jusqu’à ce que la maman en question « entende ». Il est persuadé qu’on ne l’a pas entendu. Malheureusement, la mère qui a reçu elle-même ce type d’éducation, aura une réponse peu empathique à ce comportement et s’emportera contre son enfant. La réponse typique dans de nombreuses sociétés est « Ça suffit ! » L’enfant découvre alors qu’il est « irritant » de par son fonctionnement naturel. Il tire la conclusion que sa façon « d’être », celle que la nature a pourtant prévue pour lui, est mauvaise. Il se voit alors comme mauvais. Par la suite, cette pensée viendra se confirmer à l’école où la maîtresse lui dit de se taire et donne des bons points à ceux qui sont sages, ou lorsque ses propres parents lui font remarquer que son cousin est « plus gentil que lui ». Les parents complètement refoulés connaissent eux aussi des blocages dans leur expression émotionnelle et vivent une vie morne, sage et silencieuse, dans laquelle la distraction suprême consiste à regarder la télévision le soir. L’enfant qui grandit dans ce système, et ils sont très nombreux en France et dans d’autres pays, apprend à apprécier cette existence absurde. Et tandis que son être entier réclame l’expansion, la curiosité, le mouvement, les sentiments vrais et forts, il se voit régulièrement puni ou réprimandé pour ces attitudes qui lui échappent encore. Les émotions qui cherchent à sortir seront appelées caprices, crises, hyperactivité ou turbulence.

Peu à peu, ces émotions seront totalement refoulées et ne pourront plus sortir que sous formes de décharges pulsionnelles, bien souvent en cachette et sur des frères ou sœurs plus petits et plus tard sur leurs propres enfants ou leur conjoint.

Mes ces émotions refoulées sont toujours présentes dans le corps, inscrites dans chacune de nos cellules, comme attendant leur tour, une occasion, un jour de pouvoir les exprimer. Le corps ne perd jamais espoir de vivre enfin et même lorsqu’il se pousse lui-même au suicide, il exprime par là une ancienne tristesse non comprise et qui s’est muée en détresse puis en sentiment de désespoir refoulé.

De nombreuses thérapies ont compris cela et permettent aujourd’hui l’expression de ces sentiments bloqués. Néanmoins, l’éducation a fait des ravages et ceci même dans les milieux dans lesquels on vise à libérer le corps de son carcan. C’est ainsi que dans les premiers temps de la thérapie, le patient pourra exprimer un peu de colère et de tristesse, puis se sentant un peu plus en confiance, commencera à réellement afficher les sentiments anciens qui le tenaille. C’est alors que le thérapeute, en réalité effrayé, le poussera à positiver ses émotions, à se rééduquer dans la communication non-violente, ou à transcender dans la spiritualité. L’EMDR même, coupe l’afflux d’émotions par un ré-ancrage dans un sentiment positif, empêchant le corps de vivre pleinement l’arrivée de ses émotions. Une émotion liée à un traumatisme ne peut être exprimée totalement en une heure. Elle peut prendre des mois, voire des années à être ressentie complètement, car il ne s’agit souvent pas d’un traumatisme simple, dit de type 1, un accident ou une mort d’un proche, mais bien une expérience au quotidien durant de nombreuses années. Le traumatisme de type 2 lui-même ne se rapproche pas de la vérité. Il s’agit de maltraitance ou viol répété. Il s’agit d’une vie entière traumatisante et étouffante. A quel moment de son incarcération le prisonnier vit-il un traumatisme ? Chaque jour, chaque heure, minute, seconde.

Par exemple, lorsque j’ai eu accès au dégoût que m’inspirait la vie avec ma mère, j’ai passé plusieurs mois avec ce sentiment. Je ne vivais pas de dégoût pour ma vie présente, qui elle m’apportait au contraire joie et paix, mais une réminiscence, comme si j’étais accompagnée d’un vieux fantôme pendant quelques temps. Dès que j’étais inoccupée, je plongeais dans le souvenir, les larmes pouvaient venir, mais aussi les pensées libres, la compréhension d’une époque mêlée au soulagement de n’y être plus. Lorsqu’on laisse son émotion venir, il s’agit d’une expérience fabuleuse. C’est comme si l’enfant que nous étions nous avait envoyé des milliers de lettres à une adresse tenue secrète et que nous pouvions enfin les ouvrir.

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *