Attention, le déni imite la conscience

Comme le dit Jean Liedloff dans son éclairant ouvrage, nous les êtres humains, avons un continuum, un instinct. Nous venons au monde, prêts à recevoir et vivre des expériences spécifiques, encodées dans notre ADN, depuis des millions d’années. Ainsi, le bébé français tout frais sorti du giron maternel, s’attend à être traité exactement comme le bébé soudanais ou le bébé chinois. Il n’en a pas encore conscience et ne peut le formuler clairement, mais son code interne le sait. Comme ses poumons s’attendent à respirer et son estomac à être rempli, il s’attend à être traité d’une certain manière.

Le bébé est censé être mis en contact avec sa mère dès la naissance, peau contre peau. Il doit être porté constamment durant les 8 premiers mois, et allaité à la demande. Pendant qu’elle le porte, il a besoin que sa mère vaque à ses occupations normales (pour le continuum, des actions physiques), pour être « bougé » comme il l’a été dans le ventre pendant 9 mois. Puis, lors de la découverte à 4 pattes, il a besoin d’être laissé libre d’explorer à son rythme, puis de revenir dans les bras de sa mère dès qu’il en a le besoin. Il a besoin d’observer son entourage agir et vivre, pour apprendre, non d’être le centre d’attention. En sécurité pour apprendre à vivre, voilà son besoin. Ensuite, il a besoin de toucher les choses dont ses parents se servent, non des hochets, de s’occuper de temps en temps de ses frères et soeurs, non de poupées, et de suivre ces derniers en marchant pour se rendre où ils se rendent, plutôt que de rester en nourrice ou à l’école.

Ainsi, il peut devenir un adulte qui a confiance en la vie, en son entourage, il se sent respecté et capable.

Combien d’entre nous avons vécu ce que je décris ci-dessus ? Je pense que le chiffre est un multiple de zéro.

Donc, à l’âge adulte, ce processus qui ne s’est pas mis en place, crée des adultes dissociés, avec un système de défenses qui carbure, une jolie brèche dans le réseau neuronal et un déni constant pour entretenir le tout. (En savoir plus sur les émotions et leur système de défense.)

Mais notre continuum, sous la couche monstrueuse des croyances forgées à grand coup d’hypnose collective, est au supplice. Il sait ce qu’il aurait été capable d’être naturellement si on l’avait bien traité, et nous montre cet idéal dans une sorte de tableau que nous nous efforçons de voir à travers le miroir déformé de nos illusions.

Ainsi, au quotidien, nous nous bernons nous-mêmes, et nous bernons notre entourage !

J’ai relevé de multiples manières dont l’humain dissocié tente de nous faire croire aux habits de l’empereur, et je tente ici de les exposer en les représentant par des profils distincts :

 

Le moine bouddhiste

Et toute sa descendance de yogis professionnels et amateurs.

Le moine bouddhiste essaie d’accéder à la plénitude. C’est à dire qu’il essaie d’obtenir le sentiment d’être rempli, alors même que son éducation stricte et froide lui a creusé dans le coeur un vide intersidéral. Si sa maman lui avait donné le sein et l’avait porté autant qu’il en avait besoin, il se sentirait à l’âge adulte, empli de sérénité, de confiance et de joie.

Sa position de méditation laisse penser que son corps n’est pas agité, alors que son besoin viscéral est de sauter dans tous les sens pour pallier au déficit de portage de sa mère. L’adulte qui a été bougé, balancé par le portage lorsqu’il était bébé, obtient un corps relaxé et calme, sans avoir à essayer de l’obtenir.

Il tente de faire le vide dans sa tête, alors que son cerveau le brûle de pensées, que le non-respect de son rythme d’apprentissage a causé de gros dégâts dans ses capacités de concentration, et que l’absence d’allaitement à rompu sa confiance en sa capacité d’apprentissage. S’il avait été respecté dans ses pensées, dans son rythme, il aurait la tête libre, sans avoir à essayer de l’obtenir par un vide forcé.

Son silence fait passer son déni pour une vraie paix intérieure. Alors que son système nerveux sympathique fonctionne 24/24h. Pour que ses défenses continuent de bien fonctionner, il ne se laisse d’ailleurs jamais de bonne nuit de repos, qui permettraient à son corps de laisser émerger de biens douloureux cauchemars. S’il avait pu interroger à loisir ses parents sur leurs activités et leurs choix, il n’aurait pas à se priver de parler, et parlerait spontanément, suffisamment pour communiquer normalement, sans avoir à rechercher la compensation par le bavardage.

Il ne se nourrit que de peu, pour faire croire à son corps qu’il a reçu bien assez de nourriture et qu’il est capable d’endurer la faim. Si sa mère l’avait allaité à la demande, il mangerait naturellement ce dont son corps a besoin, sans avoir à ressentir de privation.

 

Le guide

Vous ne lui avez rien demandé, mais il vient vous guider. Il s’est donné pour mission de rétablir la paix dans le monde à l’aide de son savoir intellectuel durement acquis, et de répandre sa bonne parole parmi les âmes égarées. Dès qu’il voit une personne qui ne correspond pas à toutes ses théories forgées par le déni, il se jette sur elle pour l’abreuver de paroles qu’il pense illuminatrices. Il imite ainsi la capacité naturelle de l’être humain sain à aider les personnes souffrantes et dans le besoin.

Son empathie froide imite la véritable empathie, mais ne vous y trompez pas. Son but n’est pas de vous aider, mais de faire entrer le plus de monde possible dans le schéma de sa famille toxique. Il vous aborde avec beaucoup de gentillesse, semble se préoccuper de votre bien-être et vous inonde de smileys petits coeurs et sourires, pour bien montrer qu’il est une personne bien, pleine d’amour et tout.

Sa plus grande valeur : « L’amour sauvera le monde« . Parce que son continuum lui indique qu’il aurait pu être sauvé s’il avait été suffisamment aimé. Sauf que l’amour pour lui, doit avant tout être dirigé vers ceux qui nous ont fait du mal. Ne pas pardonner à ses parents maltraitants est le summum de la méchanceté. Et sa bienveillance envers vous s’arrête dès lors que vous osez prôner le droit à la colère. Houla, non ! La colère c’est le mal ! La colère c’est immature ! Car bien-sûr, son lapsus révélateur est de considérer l’immaturité comme propice à la colère. Immaturité signifie enfance, et pourquoi un enfant serait-il en colère si on ne lui a rien fait ? C’est qu’il imite là aussi l’adulte aimé et choyé par ses parents, et qui n’a donc aucune raison de vivre dans l’état de colère.

 

Le héros

Son but dans la vie est de montrer son courage. Il se bat pour sa patrie ou pour faire gagner son équipe, parce qu’il n’est pas capable de se battre contre ses parents ou pour ses propres enfants. Il osera sauter en parachute, mais pas pleurer en public. Il osera descendre un canyon en rappel, mais pas se confronter à ses émotions. Il imite ainsi l’être humain qui aurait grandi avec la confiance de son parent envers ses capacités. L’enfant à qui l’on fait confiance pour utiliser un outil sans se blesser ou courir sans tomber, devient un adulte confiant en ses capacités, et qui n’a pas besoin de défier la mort ou de prouver sa force au quotidien.

Son leitmotiv est « Sortir de la zone de confort ». Car c’est effectivement ce qu’il a subi en étant enfant, sorti en permanence du confort des bras maternels, du repos nécessaire ou du plaisir sensoriel.

Il aime beaucoup faire les choses à votre place pour vous montrer qu’il sait les faire, car il imite la personne consciente qui aide les personnes dans le besoin. Sauf qu’en faisant cela, il reproduit ce qu’ont fait ses parents avec lui. Ne surtout pas monter sur la chaise tout seul, ne surtout pas courir avec une sucette dans la bouche, ne surtout pas porter un objet lourd. Il a idéalisé ses parents qui pensaient voler à son secours, mais qui en réalité l’ont privé d’autonomie.

 

L’optimiste

C’est le grand propagandiste de la bonne humeur et de la joie. Il ne cesse de s’exclamer que « Ce n’est pas le monde dans lequel on vit qui est mauvais, mais notre façon de le percevoir » (Sur fond de chevaux qui court sur la plage dans le soleil couchant).

Parce-qu’en lui, un puits sans fond de tristesse attend qu’on le trouve, mais il a perdu sa baguette de sourcier, ce parent bienveillant qui l’aurait autorisé à pleurer. Enfant, on lui a asséné qu’il ne fallait pas pleurer, que tout allait bien, que chut voilà c’est fini, puis, s’il continuait malgré tout à pleurer, qu’il fallait qu’il s’arrête maintenant, parce que ça suffit, parce qu’il en faisait un drame…C’était un bébé qui a pleuré, énormément, pour qu’on vienne enfin le chercher dans cet enfer noir qu’était sa chambre à coucher, ce lit à barreaux et cette solitude terrifiante. Puis un jour, il s’est arrêté de pleurer, et on a enfin pris ce bébé souriant et rieur en photo. Et il a retenu la leçon. Est-ce que je me reconnais dans ce portrait ? Oui, j’étais cette optimiste avant de guérir. J’étais super névrosée et les gens adoraient ma joie de vivre. J’imitais parfaitement l’être humain qui a reçu amour, confiance et sécurité, que l’on a consolé de ses pleurs sans en être irrité, que l’on a compris dans sa tristesse s’il en ressentait, et qui devient un adulte plein de joie, sans pour autant avoir à jouer les bouffons de service, ni les joyeux hystériques.

 

Le séducteur

Il est parfait, tout le temps, et a travaillé très dur pour acquérir cette capacité à apparaître comme la plus saine des personnes. Il sourit juste ce qu’il faut, parle uniquement quand cela apparaît nécessaire, ne se montre pas trop enjoué, ni trop fanfaron, il est modeste, et sait complimenter. Doté d’une grande capacité d’écoute, il vous fait croire qu’il vous comprend, et reconnaît en vous les qualités que vous attendez (désespérément) qu’on voie. Il a une vie remplie, d’occupations, d’amis, un travail satisfaisant, un/e conjoint/e au physique avantageux. Tout le monde l’adore.

Il est le plus grand de tous les imitateurs, car il laisse croire non seulement qu’il a atteint exactement ce qu’un humain aimé et respecté est censé atteindre, mais qui plus est, a été tellement rempli de reconnaissance et d’amour qu’il est capable de le rendre aux autres généreusement. En réalité, il n’a rien reçu. Sa mère l’a utilisé pour satisfaire tous ses besoins, et a échangé son affection contre son bon comportement, et son père, souvent froid, absent, et lui-même séducteur, n’a rien compensé.

Le problème avec ce profil, c’est qu’il a payé tellement cher de sa personne pour obtenir toutes ces qualités, on pourrait même dire qu’il a vendu son âme au diable, qu’il se pense indéfiniment créditeur de ce dont il a manqué, et qu’il considère dans le plus secret de son coeur, comme volé. Et c’est bien le cas, puisque le fameux échange affection/bon comportement était une grosse arnaque ! Il a donc une propension à la radinerie, car il craint qu’on le vole, mais s’en cache (évidemment).

Il attend alors souvent un conjoint ou une conjointe à vampiriser, parce que ce dernier sera suffisamment attaché à sa personne pour craindre de le quitter. Là, au sein du couple, il se laisse aller à la colère, la haine, la radinerie et la tristesse, mais jamais dans un principe de conscience de l’origine de ces émotions et d’échange, mais dans une exigence qui ne cessera d’escalader. Comme aucun être humain n’aime à ce qu’on l’emprisonne, le conjoint essaiera de se défendre, du moins au début. Mais, la moindre tentative d’expression identitaire sera prise pour un rejet et une nouvelle arnaque, et le séducteur fera tout pour anéantir la personne sous en emprise.

C’est celui qu’on appelle dans la littérature psy, le pervers narcissique.

 

Un excellent article de Daniel Mackler sur le sujet : Dissociation mimics enlightment.

 

3 Comments

  1. Inconnu

    Bonjour,

    J’aimerai beaucoup discuter avec vous du pervers narcissique… je m’analyse depuis quelques temps et je crois être de ceux-là… en effet, j’ai besoin de paraître parfait aux yeux des autres, idéal, d’être admiré même. J’ai tendance à transformer la vérité pour paraître meilleur que je ne le suis. Je comprends les gens assez facilement, ce qui fait que les personnes m’apprécient pour cela. Mais pour moi, cela est indispensable pour que l’on puisse s’attacher à moi.

    J’ai effectivement sûrement beaucoup donné à ma mère, et ai été éduqué (dressé) à être gentil, poli, etc… pour effectivement recevoir que peu d’affection. Le fait de savoir quel type de relation j’ai avec les autres me dégoûte, honnêtement. Être un pervers narcissique conscient d’en être un, c’est pas simple, croyez moi. J’envisage de faire une thérapie, mais je me demandais du coup si je n’allais pas inévitablement essayer de manipuler mon thérapeute, pour arriver à mes fins, quand bien même ce ne serait pas nécessaire… est-ce qu’une thérapie primale peut m’aider ? peut-on, même en étant si je me suis bien analysé un PN, cesser de fonctionner ainsi ?

    Merci si vous me répondez.

    P.S. : je me reconnais plus dans la séduction que dans la manipulation. Mais peut-être que finalement c’est la même chose, seulement l’un des deux mots est moins bien conoté que l’autre. 😉

    • Sophie

      Hello Inconnu,

      Je ne peux pas du tout te dire qui tu es, ni ce que tu dois faire pour guérir. La seule chose que je puisse faire c’est te donner des informations, basées à partir de ce que je sais. Selon moi la thérapie primale peut guérir tout le monde, à partir du moment où tu as envie de la faire, et où tu ressens que ce type de travail te parle. Tu as déjà accès à tout un pan de ton histoire véritable puisque tu es capable de remettre en question tes parents et l’éducation que tu as reçu. Toujours selon moi, le pervers narcissique n’est pas vraiment du genre à aimer se remettre en question, ni à pouvoir se reconnaître en tant que tel. On est tous plus ou moins séducteur et plus ou moins narcissique, et les profils que je donne ici ne sont pas des « vraies personnes », mais des prétextes à parler de comportements typiques de déni, on peut se reconnaître dans l’une ou dans l’autre, à une échelle plus ou moins importante. Il y a beaucoup de littérature sur la perversion narcissique, tu trouveras certainement des infos. À mon avis, rien ne vaut la confrontation à sa propre histoire au niveau émotionnel.

  2. Inconnu

    Bonjour et merci pour votre réponse.

    En fait je crois que si j’étais un pervers narcissique, je pense que ce qui me gênerait le plus c’est l’image que les gens auraient de moi. A mon avis ça doit être très violent de se sentir jugé négativement par l’ensemble d’une société. Alors tant mieux s’ils n’en sont pas conscients…

    Sinon je suis d’accord avec vous je pense aussi que la thérapie primale est vraiment efficace. Pour avoir fait un primal (c’était en pleine forêt, j’étais tout seul et je pensais au mal que je faisais autour de moi et à la culpabilité que ça me donnait, et là ça m’a pris). Bon après je suis pas sûr que c’était la même chose parce que j’étais totalement conscient , et pas demi-conscient comme j’ai pu lire dans certains livres. Mais ça m’a vraiment fait du bien et libéré de tous mes symptômes, d’un coup. Bon par contre ils sont revenus très vites, mais l’espace d’un instant je me sentais guéri ^^

    Après pour la thérapie c’est compliqué car j’ai peur de me confronter au rejet, que j’ai beaucoup connu, et donc rien que le fait de demander à un thérapeute me freine, même si je suis convaincu que c’est quelque chose qui pourrait me faire beaucoup de bien.

    Sinon en ce moment je réfléchis beaucoup à la société dans laquelle je vis, enfin dans laquelle nous vivons ^^ et je vous rejoins sur beaaaaaaaaaaaaaaucoup de points. Par exemple une question : pourquoi les parents éduquent les enfants ? (je pense que c’est ça la source du rapport de force, car on veut imposer des règles aux enfants, donc forcément y’a besoin de prendre le dessus sur lui (c’est triste à dire mais c’est vrai…). Si les parents laissaient les enfants libres d’être comme ils sont, ça changerait tellement les choses ! je me demande sincèrement d’ou provient cette tradition d’éduquer les enfants, de leur apprendre les bonnes manières etc…

    Enfin bref… mon soucis personnel et ce qui me ferait entamer cette thérapie c’est que chaque fois que je me retrouve dans certaines situations, et bien je réagis toujours de la même manière, même si je comprends les mécanismes etc… par exemple dès que quelqu’un rigole dans la rue, je vais toujours le prendre pour moi. Dès qu’on va me faire une réflexion (exemple : pourquoi il fait la gueule lui ? (en parlant de moi)) je vais systématiquement me remettre en question MOI, au lieu de me dire « dis donc c’est pas sympa ce qu’il dit » (par exemple). Jamais je ne remettrai en question la personne en face, c’est toujours moi que je remets en question. J’ai un manque de discernement total ou j’sais pas… Donc voilà, et je trouve que je réagis de manière vraiment excessive aux moqueries justement. Par exemple si quelqu’un me dit que je suis mal coiffé, je vais avoir tendance à me dire qu’il a raison et à avoir honte de moi lol. En fait je crois que je suis la victime idéal :p

    Pardon je vous raconte ma vie ! mais en tout cas merci pour votre réponse et donc, je vais voir si je vais franchir le pas ou pas concernant la thérapie 🙂 (sachant qu’en plus aucun thérapeute primal dans mon département et même ma région :<, donc qui dit thérapie dit déménagement, dit contacter un propriétaire, dit argent etc lol ^^ )

    En tout cas merci pour votre blog qui est très intéressant et bonne soirée à vous

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